18 mars 2011
Présentation des vignerons (8) : domaine Buisson-Charles, Meursault
Le domaine Buisson-Charles est d'une taille modeste (6 hectares), mais ses parcelles sont très bien situées : 4 hectares en Meursault dont plusieurs ouvrées en 1ers crus (Charmes, Goutte d'Or, Bouches Chères et les Cras), les autres étant assemblées pour produire la cuvée Vieilles Vignes (45 ans et +). Les deux autres hectares sont situées sur Pommard, Volnay et Chassagne-Montrachet . Au total, les vins blancs représentent 70 % de la production.
La densité des vignes est assez impressionnante : 11.000 pieds par hectares, ce qui permet de limiter le nombre de grappes par cep ( 6 à 8, tout au plus) et d'avoir des raisins sains et bien mûrs. Les sols sont entièrement labourés.
Catherine Buisson, aidée par son époux Patrick Essa, représente la 5ème génération successive à la tête du domaine. Aux dires des critiques, le couple produit des vins qui sortent des stéréotypes de l'appellation, en allant vers plus de fraîcheur et de complexité, mais aussi moins de boisé. Bref, des vins pour les amateurs de vins vifs et cristallins (style chenin ou riesling). Ce style sans concession nécessite de la patience de la part des amateurs, car ils ne se livrent pas facilement dans leur jeunesse.

(source)
01 mars 2011
Présentation des vignerons (7) : Domaine d'Escausses
Si les Balaran sont présents sur la terre gaillacoise depuis 7 générations, c'est au début des années 80 que l'activité viticole prend de l'essor. Jusqu'alors, le domaine pratiquait la polyculture : céréales, bétail et vignes. Jean-Marc Balaran, tout juste âgé de 21 ans, succède à son père Denis et se lance dans les vinifications. Il fait sa première mise en bouteilles en 1982.
Au fil du temps, il lance ses différentes cuvées : en 1988 apparaissent la Vigne de l'Oubli (assemblage de Sauvignon, de Mauzac et Muscadelle élevé sur lie en barriques) et la Croix Petite (assemblage de Syrah, Braucol et Cabernet élevé en barriques). En 1994, les Vendanges dorées (Mauzac, Lenc de l'elh et Ondenc passerillés et/ou botrytisés) Et en 1998 la Vigne mythique (100 % Braucol). Suivront la Vigne Galante, les Drilles, la Vigne blanche, En claires trilles... Si le nombre de cuvées disponible est impressionnant, sachez qu'il pourrait y en avoir beaucoup d'autres encore : dans le secret de son chai, l'homme réalise nombre d'expériences et d'assemblages qui ne sont (pour l'instant) pas commercialisés.
Le relais commence à être pris aujourd'hui par sa fille Aurélie, qui travaille à la fois à Escausses et au nouveau domaine acheté par celle-ci en 2007 : l'Enclos des Roses. Situé sur un terroir différent, à proximité de domaines réputés de Gaillac (Palvié, Rotier), le vignoble d'une vingtaine comprend des vieilles vignes de variétés traditionnelles : Duras, Braucol, Lenc de l'elh, Mauzac... La jeune vigneronne tient à faire des vins qui se démarquent de ceux de son père, histoire de se faire un prénom. Le succès critique dès son premier millésime est encourageant et prometteur.
Lors des rencontres vigneronnes du 25-27 mars, Jean-Marc Balaran présentera ses vins, ainsi que ceux de sa fille.
24 février 2011
Présentation des vignerons (6) : Domaine d'Elise
Frédéric Prain était ingénieur civil avant d'acquérir le domaine d'Elise en 1982. Ce domaine de 13 hectares a la particularité d'être d'un seul tenant, du sommet de la côte de Léchet jusqu'au pied du village de Milly. Se succèdent ainsi des parcelles de 1er cru, de Chablis et de Petit Chablis. Le terroir exposé sud-est est argilo-calcaire (kimmeridgien), tendance très caillouteuse. Afin de faciliter le travail du sol, les cailloux ont été broyés en surface.

(Source)
Les vendanges sont en général assez tardives, afin d'avoir des raisins bien mûrs tout en gardant une certaine fraîcheur (cela doit rester du Chablis). La vinification et l'élévage sont d'une grande simplicité. Pressurage pneumatique, fermentation alcoolique à 20° en cuve inox, malolactique contrôlée, collage au printemps et mise en bouteille en début d'été. Seul le 1er cru est élevé partiellement en barrique.
Frédéric Prain vend une partie de son vin au négoce afin de ne garder que le meilleur. Le tout vendu à prix très raisonnable. Comme le dit le vigneron : " je préfère voir les bouteilles se vendre toutes seules plutôt que de perdre mon temps à essayer de les vendre plus cher".
Nota : Frédéric Prain ne sera présent au salon que le samedi 26 mars.
16 février 2011
Présentation des vignerons (5) : Clos du Mont Olivet

Si l'on retrouve des traces en 1548 d'une parcelle nommée "ad montem oliveti" , c'est en 1932 que Séraphin Sabon crée le Clos du Mont Olivet. Ce sont aujourd'hui ses petits et arrière-petits-enfants qui travaillent au quotidien sur ce domaine de 46.5 hectares (dont 28 en Châteauneuf du Pape ,17 en Côtes du Rhône et 1,5 en vin de table).

Les parcelles sont nombreuses et les sols variés (colluvions, sables, argiles, grès, quartz...). Dans les cépages rouges, le grenache noir domine, complété par 8 autres cépages (par ordre d'importance : syrah, mourvèdre, cinsault, counoise, vaccarèse, muscardin, picpoul noir et terret noir. Dans les cépages blancs, on retrouve les clairettes blanches et roses, le bourboulenc et la roussanne, complétés par le grenache blanc, le picpoul blanc et le picardan. Oui, vous avez bien compté : 14 cépages différents, soit un de plus que le maximum syndical ;o)

Le vignoble est en culture raisonnée, avec utilisation quasi généralisée de la confusion sexuelle (pour éviter la reproduction d'insectes nuisibles à la vigne).
Si les vendanges se font toujours en caissette, il n'y a ensuite pas de dogme au chai. Les grappes peuvent être éraflées ou non. Et le nombre de remontages ou de délestages varie selon les cuvées et les millésimes.

Après une fermentation malo-lactique en cuve béton, les vins sont élevés en foudre et en barriques dans des proportions variables selon la puissance du millésime.
Les vins du Clos du Mont Olivet peuvent être considérés comme "traditionnels" dans une région qui a énormément évolué ces dix dernières années. Il n'y a pas de recherche de séduction immédiate : les vins demandent une certaine garde pour les apprécier de façon optimale. A souligner aussi que les prix sont restés relativement raisonnables alors que l'inflation a sévi dans beaucoup de domaines.
C'est Thierry Sabon, l'un des arrières-petits fils du fondateur, qui viendra présenter les vins du domaine du 25 au 27 mars au château de Sassetôt.

(photos extraites du site du domaine)
14 février 2011
Présentation des vignerons (4) : le Champ des Soeurs
Beaucoup d'entre vous connaissent l'un des vins de ce producteur, puisqu'il a produit le Fitou, apprécié par tous. Celui-ci est son entrée de gamme en rouge. Il produit aussi des cuvées plus ambitieuses, et puis du blanc et des muscats de Rivesaltes (Perpignan n'est pas loin).
Dès nous lui avons proposé de venir aux rencontres vigneronnes de fin mars, il a accepté de suite !
Je suis allé chez lui en juillet dernier. Voici le reportage :

Il ne vous lira pas de poème, ne vous fera pas de déclarations enflammées, démonstratives. Mais vous ne pourrez trouver meilleur guide pour vous parler de la terre qui l'a vu naître avec sensibilité et passion. Descendant d'une longue lignée de vignerons établis à Fitou dès 1697, il a décidé en 1994 de quitter le domaine familial pour voler de ses propres ailes, avec l'aide de Marie, sa compagne. Le château Champ des Soeurs est né.
Les premières années, il a fallu manger de la vache enragée, mais leurs efforts ont fini par payer : élus vignerons de l'année par la RVF, recommandés par tous les guides et revues, ils font maintenant partie du TOP 3 de l'appellation.
Nous avons fait le tour du vignoble composé de nombreuses parcelles : majoritairement calcaires, comme à Calce, mais l'on retrouve aussi ici des "coulées" de schiste.
La multiplicité des sols, des cépages et des expositions est bien sûr un atout pour la complexité finale des vins. Si Laurent apporte beaucoup de soins à la vigne, travaille ses sols, il ne se sent pas encore prêt franchir le pas du bio. Trop d'inconnues pour cet homme travaillé par le doute...
Des doutes, il n'y en a par contre pas sur la beauté sauvage des lieux. Je peux comprendre que l'on s'y attache, que l'on s'y implante des siècles durant ... et que l'on veuille les faire découvrir à tout bergeracois qui passe ;o)
Le plus incroyable étant sûrement l'implantation du village de Fitou, enchâssé dans l'ancien lit d'une rivière, ce qui montre le côté téméraire de la population : suite à des pluies violentes et soudaines, le cocon douillet peut redevenir torrent. Mais ils ont peur de rien, les Fitounais : ils fixent préventivement des plaques métalliques dans des encoches prévues à cet effet dans les trottoirs et attendent que ça passe...
Si Laurent a fait preuve d'indépendance vis-à-vis de sa famille, il reste solidaire des vignerons de son village, participant aux différents évènements jalonnant l'année. Ainsi, le jour où je suis arrivé, il y avait un concours "les F de Fitou", visant à récompenser les plus méritants.
Laurent m'avait inscrit en tant que juré professionnel, et je me suis donc mis au travail à ma table, dégustant et notant une série de vins rouges. Avec du bon, du moins bon, et du vraiment bon... Une fois cette série faite, je suis passé successivement aux trois autres tables pour déguster les blancs secs, les Muscats de Rivesaltes, d'autres rouges... Intrépide et consciencieux, le garçon ;o)
Cela a bien sûr donné lieu à une soirée de remise des trophées où nous étions invités.
Le jury a été magnanime : chaque vigneron est reparti avec un prix et les félicitations qui vont avec. Mais bon, la soirée était sympa, bon enfant, avec un repas plus que correct, préparé par l'un des restaurants de Fitou. Et je ne me suis pas du tout ennuyé !
Notre Laurent a eu son prix : bravoooo!!!
Bon, doivent commencer à se dire certains, quand va-t-il nous parler des vins du domaine ? Ca arrrriiiive ! Je ne les ai goûtés en fait que le lendemain, en compagnie d'importateurs japonais de passage. Le plus dur a été de les servir à bonne température, d'autant qu'ils devaient se croire encore à l'heure de Tokyo et sont arrivés plus tard que prévu... Au final, ils étaient impec (les vins, of course. Mais les importateurs étaient très bien aussi !).
Corbières blanc 2009 (grenache blanc/roussanne) : robe or pâle. Nez sur les fruits mûrs (pêche, abricot), et les fleurs blanches. Bouche ample, ronde, fine, bien équilibrée. Finale nette, légèrement mentholée.
Corbières rosé 2009 (mourvèdre, grenache blanc < 10%) : robe "pétale de rose". Nez fin, sur la réduction (ce satané mourvèdre, même en rosé, est réducteur !). Bouche ample, fine, fraîche (léger perlant), avec un peu de gras. Finale épicée d'une bonne persistance.
Fitou tradition 2008 (carignan, grenache noir) : nez expressif sur les fruits noirs, le noyau de cerise, les épices, avec une légère touche lactée. Bouche douce, fruitée, assez ample, avec des tannins mûrs parfaitement fondus. Finale salivante sur de nobles amers.
Fitou tradition 2009 : nez plus expressif, plus pimpant, sur des notes de framboise poivrée. Bouche ronde, plus fraîche et plus épicée, avec des tannins très fins. Finale épicée, plus marquée par l'alcool et l'amertume (sans que ca soit dérangeant).
Bel amant 2008 (mourvèdre, grenache) : nez frais sur la crème de cassis et de framboise, quelques épices. Bouche ample, mûre, fraîche, avec des tannins polis et un bel équilibre. Finale persistante longue et fruitée, évoquant de nouveau la crème de cassis.
Bel amant 2009 : nez proche du précédent, mais encore plus crémeux et plus expressif, et peut-être un peu plus framboise que cassis. Bouche plus ample et plus généreuse, avec des tannins plus soyeux, et toujours de la fraîcheur, particulièrement dans la tonique finale. Un très beau vin !
Tina 2008 (carignan majoritaire) : nez encore plus frais, la framboise reste, mais le cassis cède la place à la mûre. La bouche est d'une bonne ampleur, mais a un côté droit, un peu austère. Même le grain serré des tannins fait tout ce qu'il y a de sérieux. La gourmandise revient avec la mâche de la finale, vraiment sympa. Un vin à mettre de côté avec un beau potentiel.
Les assemblages de la Tina 09 ne sont pas définitifs. Voici deux lots :
Mourvèdre + carignan : nez sensuel , charmeur. Bouche ronde, douce, fraîche, avec des tannins très doux et une fraicheur mentholée. Finale un peu asséchante.
Carignan vieilles vignes : nez très droit, vivifiant sur les fruits noirs et le menthol. Bouche ample, dense, avec une grande rectitude. La finale, mâchue, a beaucoup de caractère. Une expression puissante et noble du carignan.
Muscat de Rivesaltes 2009 : nez très délicat, complexe sur la pêche, l'écorce d'orange ... et le muscat. Bouche fraîche, pure, ciselée, se concluant en légèreté sur des notes de rose. Une caresse en bouche !
Lady M 2007 (grenache blanc en surmaturité) : nez fin, complexe sur le raisin de corinthe, l'abricot sec, l'orange confite. Bouche ronde, suave, fraîche, parfaitement équilibrée. Longue finale sur le caramel au beurre, les noisettes grillées, les épices. Que du bonheur !
Laurent est épris de perfectionnisme, et ne se satisfait pas totalement de la qualité des vins du domaine. C'est bon signe, parce que ça veut dire que les vins devraient encore s'améliorer dans les prochaines années. Mais franchement, ils sont déjà très bien faits (bravo Marie qui les vinifie !) et je crains qu'au chai, on ne puisse plus gagner grand chose en qualité (il faudra voir ce que donne le non-égrappage prévu pour le prochain millésime).
C'est probablement à la vigne qu'il y a le plus à gagner. Il suffit de voir ce qui a pu se passer au Champ des treilles en l'espace de 5 ans. Les vins ont gagné en profondeur, en minéralité. C'est probablement ce qui manque aujourd'hui chez mes amis de Fitou : les vins sont bons, ont beaucoup de charme, mais il manque le p'tit quelque chose pour passer dans la classe au-dessus. Va falloir se faire violence, mais la bio (dynamie ?) me semble la meilleure voie pour l'atteindre.

Merci à Laurent et Marie pour leur accueil !

12 février 2011
Présentation des vignerons (3) : Château Jonc Blanc
Après le Champenois Franck Pascal qui est venu en décembre dernier, voici le bergeracois Franck Pascal qui vient fin mars. Il est difficile de confondre les vins et les personnes, mais ils ont tout de même plus en commun que leur nom et prénom. Les deux travaillent en biodynamie. Les deux utilisent le soufre avec parcimonie. Les deux produisent des vins qui leur ressemblent, non standardisés.
Certains d'entre vous avaient visité le domaine lors d'un voyage dans le Sud-Ouest.
C'est un domaine que je connais bien, puisque j'y ai exercé divers travaux viticoles, mais aussi les vendanges. Voici divers liens qui parlent du Jonc Blanc :
Présentation générale du domaine
L'ébourgeonnage en chaise roulante

05 février 2011
Présentation des vignerons (2) : le Champ des Treilles

Une partie d'entre vous a déjà rencontré Corinne Comme lors des rencontres vigneronnes du 3 décembre dernier. Celle-ci a beaucoup apprécié le public normand, et lorsque je lui ai demandé si elle voulait revenir pour les prochaines rencontres à Sassetôt du 25 au 27 mars, elle a accepté de suite.
Je vous propose un reportage fait au domaine il y a un peu moins de deux ans. Il n'y a pas eu de modification sur les méthodes de travail. Par contre, le Petit Champ et le Grand Vin n'existent plus en blanc. Ils ont "fusionné" depuis 2007 dans le Vin Passion.

Cela faisait plusieurs années que je pensais rendre visite à Corinne et Jean-Michel Comme. J'avais lu un article enthousiaste de Jérôme Pérez sur La Passion du Vin qui donnait autant envie de connaître les vins du Champ des Treilles que ses propriétaires. Et puis nous étions allés il y a deux ans à Pontet-Canet : la personne qui nous avait fait visiter le domaine nous avait donné envie de rencontrer son régisseur, à savoir ... Jean-Michel Comme!
Entre temps, nous avons déménagé, et atterri à une quinzaine de kilomètres de leur domaine. Ca facilitait les choses, mais pas suffisamment pour que le feu prenne. Pour cela, il fallait une étincelle. Celle-ci s'est faite à la lecture du blog qu'a démarré Corinne depuis peu. Une bonne partie des mots qu'elle écrit, j'aurais pu les signer. Il faut dire que j'ai travaillé plusieurs années sur des domaines en bio-dynamie, et fréquenté des chercheurs qui travaillent dans cette direction: ça aide pour comprendre leur démarche. Je lui ai donc envoyé un mail pour lui demander si nous pouvions nous rencontrer. Une heure plus tard, nous nous parlions au téléphone et décidions de nous rencontrer le lendemain vers 17h30.
Samedi, 17h35: nous arrivons au domaine. Il semble n'y avoir personne... Il faut faire le tour des bâtiments pour s'apercevoir qu'il y a de la vie à l'intérieur. Ouf! Je frappe. Une Corinne souriante m'ouvre la porte. Nous nous présentons. Jean-Michel arrive à son tour. Je l'ai déjà rencontré furtivement à Pontet-Canet dans le cadre d'un livre que je co-écris sur les châteaux médocains. Corinne nous propose de nous ballader dans les vignes. Nous acceptons volontiers.
Corinne nous explique que le domaine appartenait au grand-père de Jean-Michel. Il y avait 5 hectares de vignes plantées à 5.000 pieds hectares (dont une bonne partie ont été plantées dans les années 40 et ont résisté à la gelée de 1956). Progressivement, ils sont en train de passer tout le domaine à 10.000 pieds hectares afin d'améliorer la qualité du raisin (et donc des vins). Autre (laborieuse!)opération: ils rabaissent la hauteur des pieds de vigne. Cela prend du temps, car il faut trouver un pampre bien placé pour pouvoir s'en servir comme retour puis couper l'année suivante la partie du pied située au-dessus (voir schémas ci-dessous). Le revers de la médaille est un risque de gelée plus important. C'est ce qu'ils viennent de subir le matin-même.
Corinne et Jean-Michel ont également replanté 5 hectares supplémentaires (essentiellement petit verdot et muscadelle, toujours à 10.000 pieds/hectare) afin de donner à l'entreprise un équilibre économique plus satisfaisant. Etonné par la présence de petit verdot dans cette partie du bordelais (on le trouve en général dans le Médoc, région aux sols plus chauds), Corinne me répond qu'au contraire de ce que l'on pourrait croire, ce cépage affectionne les situations difficiles. Il a certes un cycle végétatif plus long que les autres cépages, mais celui-ci démarre avant-même les merlots, pour finir entre le merlot et les cabernets. Les étés frais comme 2002 ou 2007 ne lui font pas peur. Bien au contraire: il a atteint ces années-là une qualité exceptionnelles (je l'ai effectivement observé avec le petit verdot 2007 de Léoville-Poyferré).
Tout est fait ici pour que les vignes se sentent le mieux possible. Par exemple: le rognage est exclu. Cela consiste à couper tout ce qui dépasse dans la vigne (en hauteur et sur les côtés) avec des couteaux circulaires. Le rognage fait certes des vignes propres, mais stimule la végétation du fait de la disparition du bourgeon terminal (Apex). Ca déclenche du coup l'ouverture des bourgeons axillaires, et donc des rameaux secondaires. Résultat: vous avez beaucoup plus de végétation au détriment du raisin. Vous serez alors obligé de repasser avec la rogneuse, d'effeuiller, etc... Depuis que le domaine est en bio-dynamie, le port de la vigne s'est nettement amélioré. Des rameaux peuvent dépasser le palissage de 1m50 sans plier, et même supporter des vents violents!
Les vignes ci-dessus sont taillées en "cordons" pour limiter les rendements et mieux répartir le raisin: on évite ainsi les entassements de grappes qui pourraient générer de la pourriture. Il n'est pas rare de trouver sur ces vieilles vignes des nids d'oiseaux logés dans un creux du tronc. Et on les comprend, les zoziaux: il se passe quelque chose dans ces vignes. On s'y sent furieusement bien. Il y règne une harmonie rare, et je comprends mieux la relation d'amour qui existe entre Corinne et ses vignes.
Elle nous avouait d'ailleurs qu'il était difficile de quitter celles-ci, car même lorsque le travail est fini, on a envie d'y rester pour ramasser toutes sorte de plantes: fleurs, poireaux sauvages, fraises des bois... Quand on la laisse s'exprimer: la nature est généreuse :o)
Sur le chemin du retour, Corinne nous explique sa vision du travail dans le vignoble. Elle compare celui-ci à un toile d'araignée. Chaque acte accompli risque de le perturber et de casser des fils. Pour le réparer, beaucoup utilisent des filins d'acier qui ne font qu'abimer encore plus la toile. D'autres, plus raisonnés, mettent des fils de nylon, mais ce n'est pas idéal non plus. Le plus simple et le plus respectueux est de faire confiance à la nature, et de laisser l'araignée revenir réparer sa toile ;o)
Lorsque nous rejoignons Jean-Michel aux bâtiments, il nous emmène voir quelques plantes qu'il utilise pour traiter ses vignes. Du thym-citron (ci-dessus) et du fenouil (ci-dessous). Il en fait des infusions qu'il passe ensuite dans un dynamiseur. Et c'est ce nous allons voir maintenant.
Nous sommes dans le hangar agricole. On ne voit pas grand chose du dynamiseur car sa cuve de 700 litre est élevée. A l'intérieur de celle-ci, il y a deux grandes barres qui sont actionnées par un moteur. Lorsqu'elles tournent, elles provoquent un tourbillon jusqu'au fond de la cuve. Le moteur alors s'arrête, puis repart dans l'autre sens. Cela provoque un chaos bouillonnant, mais très vite un vortex se recrée, qui est à nouveau anéanti, et ce 120 fois de suite. Cette succession de vortex et de chaos permet d'augmenter l'efficacité de la préparation contenue dans le liquide.
Nous passons ensuite au chai de vinification. Rien de spectaculaire. Cela correspond à la volonté des propriétaires d'être le moins interventionniste possible. Le seul luxe qu'ils se sont offert est une cuve en béton en forme d'oeuf fabriquée par Nomblot (également fournisseur de Pontet-Canet). Créée pour la maison Chapoutier, cette cuve permet grâce à sa forme originale une agitation permanente du vin et de ses lies, provoquant un batonnage naturel (plus d'arômes et plus de gras). Une partie du grand vin blanc y est élevé, avec un résultat apparemment intéressant.
Nos vignerons se sont aperçus que la muscadelle ne faisait pas très bon ménage avec la barrique qui nuit à la subtilité de ses arômes. Aussi le chai d'élevage des vins blancs est de plus en plus vide... Jugez plutôt: tout est là:
Le chai d'élevage des vins rouges est nettement plus occupé. Essentiellement des barriques d'un vin provenant de ... Pontet Canet! Notez l'impressionnant éclairage aux vraies bougies (Jean-Michel a dû les allumer pendant notre escapade dans les vignes...).
Retour à la maison pour une dégustation des différents vins. Nous sommes prévenus qu'ils ne seront pas à la température idéale. Les bouteilles froides au départ se sont réchauffées prés du poêle ... franchement chaud. Mais bon, finalement, elles se sont toutes très bien goûtées.
Nous démarrons par les blancs. D'abord les petits champs (100% sémillon): nez sur les fleurs blanches et le silex. Bouche ronde, désaltérante, avec de la fraîcheur et une finale tonique. C'est un bon vin d'apéro, qui peut aller aussi avec du poisson grillé ou de la volaille.
Puis le grand vin (50% sauvignon, 50% muscadelle): nez plus exotique (ananas) avec un soupçon d'élevage. La bouche a plus d'ampleur et de gras, avec néanmoins de la fraîcheur. Finale de bonne persistance. Un beau vin de gastronomie qui se mariera avec des crustacés, des poissons en sauce ou un ris de veau.
Nous passons aux rouges. D'abord les petits champs (merlot, cabernet franc, cabernet sauvignon et petit verdot à part égales): nez sur le fruit noir épanoui et les épices. On pourrait croire que ce côté épicé provient de l'élevage. En fait, c'est l'effet "petit verdot"! La bouche est elle-même mûre et épicée, mais charnue aussi, sensuelle. La finale est ferme, mais avec un plat solide (confit, cassoulet), ça doit passer tout seul!
Le grand vin 2003 a une couleur plus sombre, un nez balsamique et fruité, souligné par des notes toastées et épicées. La bouche est plus structurée et plus riche, avec la générosité du millésime, mais beaucoup de fraîcheur. La finale est savoureuse et puissante. J'imagine bien une côte de boeuf avec ce vin :o)
Lorsque l'on passe à la cuvée Les Sens 2002 (50% petit verdot, 50% merlot), on est dans un autre monde! Le nez est magique (myrtille, benjoin, cacao, violette) et la bouche somptueuse. C'est profond, dense, vibrant. La grande classe! Le prix ( 30€ ) me paraît parfaitement justifié car il me semble dépasser beaucoup de vins plus coûteux.
Jean-Michel regarde sa montre: 20h00 ! Il nous propose de rester manger, à la bonne franquette. Nous acceptons volontiers. Nous mangerons un velouté d'ortie, une daube de boeuf et des fraises, accompagnés des vins précédemment dégustés, mais aussi d'un grand vin 2005 et d'un Pontet Canet 2004. Mais surtout nous discuterons pendant plus de trois heures de bio-dynamie, de viticulture, d'astronomie, et de plein de choses encore... A un moment, nous nous sommes dit qu'il serait plus raisonnable d'arrêter, mais ce fut presque douloureux de s'arrêter, tellement nous avions encore de choses à se dire. Mais bon, promis, on se reverra ;o)
Nota : je vous rassure : ce fut le cas...
02 février 2011
Présentation des vignerons (1) : Agape, le Bordeaux autrement
Ce producteur est encore inconnu des fidèles de Ludivigne, mais il ne devrait pas le rester longtemps, car je pense que l'homme et ses vins vont vous séduire. Je l'ai découvert il y a un an exactement. J'avais alors relaté ma visite sur mon blog. Je me permet de reproduire l'article ci-dessous.
Lorsque deux professionnels que j'estime disent énormément de bien d'un petit producteur de vins, ça me met la puce à l'oreille. Ainsi Emmanuel Delmas (sommelier du Fouquet's Barrière et Eric Reppert (Vins étonnants) se sont enthousiasmés à propos d'Agape, petit domaine créé en 2005 par deux amis, Damien Briard et Sébastien Cazenave. Leurs vins rouges ont apparemment un fruit et une buvabilité rare. Ca tombe plutôt bien : c'est tout à fait le genre de produit que je recherche pour faire revenir des amateurs vers les vins de Bordeaux. Et dieu sait que je les comprend : beaucoup sont ennuyeux, souvent trop boisés, avec des extractions inappropriées. Pas vraiment le bonheur...
J'ai donc appelé Damien Briard et nous avons avons convenu d'un rendez-vous deux jours plus tard... Heureusement que Damien a joint un plan par mail, car je crois que je me serai perdu. Pour arriver au domaine, il faut emprunter une route (très) étroite. Comme par hasard, j'ai croisé un gros camion et une énorme pelleteuse. Il a fallu que je rentre en catastrophe dans des cours de maison situées au bord de la route pour les laisser passer. Je finis tout de même par arriver devant un grand bâtiment fraîchement bardé de bois, et arborant une banderole :
Pas de problème, c'est là.
Damien est très accueillant, avec une faconde et un accent typiquement belges (dont j'aime beaucoup le phrasé façon Benoît Poolevorde). Il me raconte son aventure, ses expériences passées d'oenologue pour d'autres domaine, et son coup de coeur en 2004 pour ces 4 hectares situés à Quinsac. Une préemption de la Safer retarde le projet, et il ne récupère les vignes qu'en juin 2005 … sauf que celles-ci n'ont pas été taillées ni entretenues : une jungle totale qu'il a fallu débroussailler puis vendanger avec des engins jamais vus dans la campagne quinsacaise. Au total peu de production, vendue en vin de table, mais qui a déjà l'esprit de ce qui se fera ici désormais : un vin souple, fruité, et gourmand. Et Agape, me direz-vous ? Contrairement à ce que je pensais, cela ne fait pas référence au mot ἀγάπη (la forme la plus élevée de l'amour chez les grecs), mais aux agapes qui suivent une journée de vendange avec une bande de copains, musikadonf évidemment : il faut le voir donc comme une invitation au plaisir, à l'esprit de partage et à l'épicurime festif.
Le tour du chai est vite fait : quelques cuves en inox, quelques barriques de 225 et 500 litres. Et puis c'est tout. Aussi, attaquons-nous de suite la dégustation...
D'abord le blanc 2009 (95% sémillon, 5% sauvignon gris) : une production assez confidentielle puisque ils ne possèdent pour l'instant que quelques rangs de ces cépages. Ils sont récoltés précocément (début septembre) afin d'obtenir le maximum de vivacité. Le nez est discret (car le vin est froid), plutôt floral. La bouche est portée par une fine et longue acidité, tout en ayant la rondeur aimable du sémillon. Un vin que l'on imagine bien pour les fruits de mer pour remplacer un muscadet.
Puis nous passons au rosé 2009 : la couleur saumon pâle dénote pour la région, plutôt abonnée au rose violacé. En effet, Damien fait une pressée directe comme en Provence, et pas une macération pelliculaire de 24/48h. Il utilise pour cela 3 cépages : du malbec très mûr, du merlot à maturité, et du cabernet à peine mûr. Le résultat est stupéfiant : le nez est intense, sur des notes de fruits rouges de bonbon anglais et d'épices ; la bouche est expressive, avec beaucoup de vinosité et une fraîcheur qui chatouille délicieusement les papilles ; la finale est longue, exubérante, gourmande. Un régal !
Ces deux premiers vins sont bouchés avec des capsules à vis, ce qui me paraît une excellente initiative : 1 – c'est pas prise de tête à ouvrir 2 – ça évite les problèmes de bouchon 3 – ça permet aux vins de préserver leur pureté et leur fraîcheur. Bref que du positif !
Damien me sert ensuite un échantillon du rouge 2009 en cours d'élevage. Les conditions ne sont pas idéales : il est très froid, contient encore un peu de gaz carbonique. Il n'empêche que l'on sent un bon potentiel : la matière est dense, bien mûre, avec des tannins bien fondus. Il va me chercher un échantillon prélevé hier pour un client américain, stocké dans un endroit plus chaud. Ouf, ca va mieux. On a en fait une matière sensuelle et gourmande vraiment très prometteuse.
Même exercice avec le 2008, déjà assemblé mais toujours stocké en barrique. La matière perd un peu en densité pour gagner encore en gourmandise : un très beau fruit, d'une grande pureté. Là aussi, un échantillon prélevé hier dévoile la petite bombe en préparation. Vivement la mise en bouteille !
Enfin, nous passons au 2007, actuellement à la vente. La robe rouge aux reflets violacés n'est pas très dense. Le nez embaume les fruits noirs bien mûrs agrémentés d'épices. La bouche est souple, glissante dirais-je, avec des des tannins très doux quasiment imperceptible et surtout un fruit éclatant. La finale a ce côté très salivant et ce goût de revienzy. Un vin à proscrire, évidemment, car il rendrait alcoolique toute personne raisonnable. Damien me fait goûter le même vin ouvert la veille. Les arômes ont perdu un peu de leur netteté. Sinon le vin a gagné en ampleur, gardant sa matière soyeuse. Et tout son charme. Une bonne résistance à l'air, donc, malgré une matière assez légère.
J'ai omis de parler jusque là de la méthode de vinification. D'abord, la vendange s'effectue en fin de nuit avec une machine dernière génération (qui fait donc un travail d'excellente qualité, respectant le fruit et les vignes). Puis il fait une pré-macération à froid naturelle de 24 heures (il est arrivé au chai à 6-10°). Le jus est alors chauffé instantanément à 80° puis reversé de suite sur le marc. Avec deux objectifs : éradiquer les levures Brettanomyces très présentes dans leur vignoble et qui apportent des arômes d'écurie dans le vin, et modifient la structure de celui-ci ; et bien sûr extraire la couleur et les tannins à chaud, « en phase liquide », comme on dit. Une fois que l'ensemble est revenu à température normale, le jus est écoulé et le marc pressé. Le tout est alors ensemencé avec une levure neutre (les naturelles n'ont pas survécu à la chauffe) et vinifié alors comme un vin blanc ou rosé. Ce principe de thermovinification peut sembler barbare, mais il permet d'obtenir un vin tout ce qu'il y de civilisé ;o)

Nous avons fait ensuite un tour dans les vignes. L'expression qui m'est venue de suite en tête est qu'elles avaient « une bonne bouille » : il s'en dégage une bonne harmonie. Est-ce l'âge honorable des pieds ? La belle pente ? Les sols labourés? Sûrement un peu des trois. En tout cas, on sent qu'elles sont traitées avec respect : Damien ne travaille pas en bio, car ça lui demanderait trop de travail et l'obligerait à augmenter le prix de ses bouteilles alors qu'il veut que son vin reste à un prix abordable. Mais en tout cas, il travaille au plus proche de cet esprit, et ça se sent.
Ce coup-ci je crois qu'on a vraiment fait le tour du sujet. Pour compléter cet article, voici une video réalisée par Emmanuel Delmas.
Le 2007 n'est plus disponible. Par contre, le 2008 est en bouteille, et Jean-Jacques, qui l'a dégusté il y a un mois, a réservé les derniers flacons pour vous en faire profiter. Et a invité du même coup Damien Briard à se joindre au WE vigneron de fin mars.


































